Scheideggwetterhorn / Baston la baffe, 2004

Quelques infos de répétitions de Baston la Baffe selon le livre de passage du sommet: en 2008 par Sébastien ratel et Dimitri Munoz du PGHM avec leurs photos en commentaires que vous pourrez lire grâce au lien du bas de cette page. Puis les italiens Matteo della Bordella et Fabio Palma en août 2012 suivis des allemands Tobias Wolf et Paul Sass une semaine plus tard. Ces derniers ont gravi la voie en libre (à vue & flash).


 


Par définition, l’être humain demeure un éternel insatisfait. Même si Il peut planer au-dessus des nuages durant les quelques temps qui suivent une belle réussite. Même si son paysage intérieur est complètement occupé par cette dernière. L’exaltation s’estompe fort rapidement. Ainsi réapparaissent des souvenirs plus anciens. C’est à ce stade-là que de nouveaux projets se dessinent. Et le rêve devenu réalité prend place dans le grand tiroir des expériences qui permettent d’aller toujours plus loin. Ce point de vue trouve une merveilleuse application lors de l’ascension de grandes voies. Une activité qui « prend la tête » au fil des étés plus ou moins humides. Après en avoir gravi un certain nombre, il est normal de vouloir tracer la sienne, mais où ? ? Il reste peu d’espaces vierges dans les Alpes. Un oeil de lynx est vital pour déceler de belles lignes potentielles, dans un bon rocher avec un rapport « marche d’approche / qualité et longueur » qui soit équitable. Les grands ouvreurs des deux dernières décennies en ont passablement explorées. Il serait peu gratifiant d’ouvrir une « bouse » à proximité des joyaux signés « Rémy », « Piola » ou encore « Ochsner » pour ne citer qu’eux. Pour faire ses armes, mieux vaut une paroi éloignée des regards. Ceci afin de ne pas risquer de se faire coiffer au poteau par une cordée plus aguerrie et aussi par franche antipathie pour la compétition. Cette histoire a commencé, sans le savoir, le soir du 17 juillet 1991. Je bivouaquais avec deux potes, sous l’orage, dans les pâturages de la Grande Scheidegg. Nous regardions les séracs s’écraser sur l’attaque de la voie du lendemain : le pilier ouest direct du Scheideggwetterhorn. Ce monstre peu connu avait créé chez moi une sorte d’illumination, un grand but dans ma brève carrière de montagnard. Mais je n’avais là que 17 ans et, malgré une impatience difficile à gérer, je sentais bien que l’heure n’était pas arrivé. C’est, par la suite, grâce à une boulimie pour les « trucs » engagés, que j’ai rapidement acquis de l’expérience, remplis mes bagages en quelque sorte. Un peu plus tard, en 1993, au lendemain de la première répétition du « Chant du cygne » à l’Eiger avec Julo mon frangin, la vision du Scheideggwetterhorn nous met tous les deux en transe. Un jour… Un jour ou l’autre, nous savons que nous tracerons une voie semblable dans cette face qui est tout sauf le parent pauvre de l’Ogre. Ce sera « notre » paroi, si l’on peut dire, et nous y vivrons plein d’aventures inoubliables avec nos amis. Une fois équipée, nous la gravirons en libre, toujours en se marrant, même jaune parfois. Avant de la livrer en pâture aux futurs répétiteurs. Une part de nos âmes, de nos personnalités, restera là-haut, pour toujours. Ainsi, le « Wett ‘ » sera ressorti de son ombre, il va demeurer pendant longtemps une balise essentielle de notre paysage. Et quand les autres balises, plus célèbres, seront à nouveau visibles, il n’aura absolument plus rien à leur envier !


L’esquisse


Juillet 1996, Julo et moi, lourdement chargés plantons la tente non loin de la face. Nous grimpons aisément les 4 premières longueurs de notre future voie. Cette jolie entrée en matière ne nous fait pas encore prendre conscience de la grandeur du projet. Nous sommes à une demi-heure de marche du bistro et nous grimpons, un point c’est tout. Les grandes questions ne sont pas à l’ordre du jour. La ligne souhaitée n’est pas encore très précise, car ce n’est pas la place qui manque. Nous resterons entre les deux voies existantes, la « Niedermann » 1954 et « Trikolore » des frères Coubal (1989). Deux choses à noter : nous serons, par la suite, obligés de croiser cette dernière pour rejoindre l’ultime élancement, et nous découvrirons que la variante de sortie « japonaise » démarre depuis beaucoup plus bas que ce qui est décrit dans le topo du CAS. Le fil conducteur sera une très esthétique fissure. Une sorte de colonne vertébrale que nous baptiserons « Baston » en temps voulu. Hélas, une petite imperfection va déjà s’imposer pour la cinquième longueur, il faut, pour l’atteindre, traverser 100 mètres à droite. Il s’agit en fait de suivre le sentier d’accès au pilier ouest. De cette manière, même si notre « directe » en prends un coup, ce n’est pas dérangeant. Notre but tourne plus autour de la beauté et de la logique de l’escalade que de la rectitude. Ce premier ressaut raide constitue une excellente entrée en matière. Pour la petite histoire, même si des sections semblent encore expos, il faut savoir que certains spits ont été rajoutés ultérieurement… N’allez surtout pas croire que ce fut tout rose. Il y a eu des orages monstrueux, de la bise glaciale, des portages harassants ou encore des attentes aux relais interminables. La motivation en prenait parfois plein les dents et l’envie de tout abandonner nous a de temps en temps effleurés. Surtout en voyant que, de la 8e longueur, la perspective sur le pilier final n’avait pas varié d’un poil. Heureusement que la théorie des différentes balises dans le paysage des souvenirs attisait en nous une petite flamme intérieure. Une fois les plaies pansées, nous débarquions de nouveaux avec un cœur plus gros que nos sacs à dos. Pour varier un peu, et pour nous faire la « bouteille » comme on dit chez nous, nous sommes aussi allés en pèlerinage dans les terrains voisins. L’escalade de voies comme « Jednicka », « Batman »ou encore « Dingo » n’ont fait que gonfler notre désir de réaliser un chef d’œuvre semblable dans le « Wett’ ». Eté 1997, par un temps radieux, nous sortons du premier ressaut et, par des escaliers irréguliers, cavalons jusqu’à la nuit au milieu de la face. Le mur qui nous domine me laisse pantois… Celui qui deviendra « Céüse » va me hanter durant 1 an. Mais avant de l’équiper, il faudra monter pas mal de matos au 15e relais. L’aventure prend tout à coup de l’ampleur.


La prison dorée


L’année suivante, nous découvrons la voie de gauche (1929) et atteignons de cette manière le 15e relais de la nôtre. Le terrain est plus dangereux que vraiment difficile, sur des dalles fuyantes. Si l’on reste totalement hallucinés en lorgnant furtivement vers le haut, on commence à ressentir le poids de l’énormité du projet. En résumé, la motivation en prend à nouveau un coup. Mais pour l’heure, il faut chasser les doutes. Le soleil brille, les accus sont chargés et la porte de « Céüse » est ouverte. J’apprends pas mal de choses sur l’utilisation des crochets. Pas question de gâcher ce grand rendez-vous. Je me bats comme un beau diable, au point de prendre un énorme plomb qui va me rendre conscient de mon état de fatigue avancé. Juste le temps d’exorciser mon « but » en forçant le pas qui m’a fait tomber, de planter le spit salvateur (la deuxième de Céüse va devenir l’une des longueurs incontournables) et de mettre un terme à la journée. Comme l’eau manque cette année-là dans la paroi, nous devons déjà redescendre. En compagnie de Christophe Germiquet, j’effectue ensuite une visite éclair d’un jour pour terminer Céüse et gravir les 3 longueurs suivantes. Nous butons, au 20e relais, sous un énorme mur lisse. La cage semble se refermer et je ne suis pas chaud pour effectuer une section technologique. Je suis fan d’escalade libre. Heureusement, l’histoire va démontrer que la patience est la mère des vertus. La fissure de mes rêves s’entrouvre quelques dizaines de mètres plus haut. Elle m’adresse un clin d’œil, lourd de sous-entendus, qui ne peut me laisser de glace. Je ne sais encore pas, à ce moment-là que son regard va m’obséder pendant 6 ans. 6 ans durant lesquels les expériences vont s’accumuler dans bien d’autres aventures. 6 ans de liberté conditionnelle pendant lesquels des forces et des motivations nouvelles vont naître en laissant le temps au « burn out » de se résorber gentiment. En bref, beaucoup d’eau va couler sous les ponts avant de revenir au « Wett ‘ ». Le rêve va attendre l’heure de son dénouement jusqu’à l’été 2004.


La fine équipe


Au cours de cette longue absence, je vais faire connaissance avec un vrai chic type : Denis Burdet. Depuis quelques années, nous formons tous les deux une forte cordée efficace. Quand il me fait part de sa motivation pour notre projet qui sommeille, la sortie de la voie me paraît soudainement moins éloignée. En plus de Denis et Julo, Gaston est volontaire pour nous faire la popotte. On va passer une semaine inoubliable… Après les portages propres à ce genre d’aventure, effectués grâce à l’installation d’une véritable « via cordata » dans la voie de 1929, une fois le siège installé, nous voilà à pied d’œuvre. Je réalise rapidement que le mur de la future 21e longueur présente une faiblesse qui m’avait échappé lors de ma dernière visite. Honneur au nouveau venu, c’est Denis avec sa légendaire sur-motivation qui l’enlève sans trop d’hésitations. L’impression que je ressens à ce moment-là pourrait se traduire par « la porte des cieux vous est ouverte… ». La longueur est baptisée « full gaz » en souvenir du cours de guide que nous avons réussi ensemble. Julo, pour sa part, franchit la suivante, le « canyonning », en gore-tex. L’heure est ensuite à l’assouvissement du fantasme de la fissure « Baston ». Une escalade de 60 mètres avec des protections à placer me satisfait totalement. Un peu plus haut trône le futur passage clé baptisé « gypaète barbu » en pensée à la visite d’un individu qui nous a frôlés et par le fait que les vols aient étés nombreux pour franchir ce ressaut jaunâtre. La suite se déroule malheureusement dans un terrain des plus branlants (Intifada) permettant d’atteindre le pilier final. Nous tairons l’origine des noms « la vidée du slibar » et « splatsch » pour ne pas choquer les âmes sensibles et par respect pour certains copains… La splendide longueur « Al Quaïda » doit son nom au pendule terroriste qu’elle a imposé à la queue du convoi qui suivait au jumar. Après 4 jours intenses, le 31 juillet au soir, nous sommes tous au sommet. Y compris Gaston, le cuisinier, qui rentre de 6 mois en mer et qui a gravi toute la face sur les cordes fixes sans toucher le rocher. Un énorme poids s’envole et nous fêtons dignement l’événement au bivouac de R12, notre quartier général. Il est si confortable que nous y restons toute la journée du lendemain. Le 2 août, nous recevons la visite d’Inès Pappert et Stephan Siegrist. Ils parcourent la voie de la 13e à la 25e longueur et en redescendent ravis. Quant à nous, nous sommes déchirés mais terriblement impatients de venir la réaliser en libre. Ce sera pour 2005. A l’unanimité, nous choisissons le nom de « Baston la baffe » en hommage à notre bande dessinée préférée et en hommage aussi au cuistot…


La réussite


C’est reparti pour prendre nos quartiers d’été au « Wett’ ». En plus des 3 ouvreurs, Toni Arbonès d’Espagne et Sébastien Guéra du Valais nous accompagnent. On ne va pas moins rigoler qu’en 2004… ! ! Mais il faut dire qu’avant le grand voyage, comme le temps est bien capricieux cette année, nous avons, avec Denis, pris de l’avance en venant « péter » les longueurs inférieures quelques jours plus tôt. Il a bien sûr grimpé « à vue » puisqu’il ne les avait jamais parcourues. Je me suis fait enguirlander à cause d’un spit placé trop haut dans la 5e longueur. C’est vrai que j’avais fui en avant pour le planter celui-là. C’est expo mais… c’est ainsi ! Notre bébé ne s’adresse pas aux adeptes de ferratas ! En trois jours de grimpe (15.07 et 27-28.07) la voie s’est laissé dompter intégralement en libre. Lors de l’assaut final, nous avons hissé le matériel jusqu’au bivouac tchèque (R24), et nous nous sommes partagé les longueurs difficiles. Denis s’y est repris 2 fois pour comprendre les mouvements complexes de « Full gaz » et du « Gypaète barbu ». Le reste a passé au premier essai en tenant compte des souvenirs d’ouverture. J’ai ressenti, pour ma part, une sorte de nirvana intérieur en réussissant la fissure « Baston ». La sortie au sommet s’est déroulée avec le poids de la fatigue que peut engendrer une telle escalade. Mais avec une joie bien différente de celle que l’on ressent quand on répète la voie d’un autre. Le plaisir de grimper dans notre création fût comparable à la volonté et aux souffrances qui ont jalonnés son équipement. Si certains passages sont d’un rare esthétisme, d’autres sont terriblement exigeants. En résumé : il s’agit d’un vrai « big wall » d’escalade libre comme on les aime. On s’est tous repris une bonne correction… La parole sera donnée maintenant aux futurs répétiteurs. Quant à nous, nous reviendrons grimper dans certaines longueurs, tant elles nous ont marqués et tant elles représentent le miroir de nos personnalités. Et aussi pour repasser une nuit au bivouac, repartager une amitié profonde qui était probablement l’une des clés de la réussite. Une bonne équipe, une bonne bouteille de rouge et des gros rires ne seront pas superflus pour revivre tous ces instants magiques qui nous ont fait venir à bout du « Baston ». N.Z août 2005


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Une autre répétition, et une descente directeUne autre répétition, et une descente directe

La première répétitionLa première répétition

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Livre de passage du sommet après la première répétition
Livre de passage du sommet après la première répétition

Et la seconde, et merci aux gars du pilier ouest de signer notre beau livre
Et la seconde, et merci aux gars du pilier ouest de signer notre beau livre

scheideggwetterhorn, pilier ouest direct
scheideggwetterhorn, pilier ouest direct

scheideggwetterhorn, pilier ouest direct
scheideggwetterhorn, pilier ouest direct

Ambiance austère dans la seconde longueur du pilier ouest direct (1991)
Ambiance austère dans la seconde longueur du pilier ouest direct (1991)

Pilier ouest, de bons gros sacs et des gars solides comme Gazeux pour les porter
Pilier ouest, de bons gros sacs et des gars solides comme Gazeux pour les porter

La fissure Pargätzi, "5 ohne Haken, anstregend" disait le topo
La fissure Pargätzi, "5 ohne Haken, anstregend" disait le topo

Sommet du Scheideggweterhorn en 1991 avec les amis de l époque, Christophe et Gazeux. Pour moi, sans le savoir, c est le début d une longue histoire avec cette montagne
Sommet du Scheideggweterhorn en 1991 avec les amis de l époque, Christophe et Gazeux. Pour moi, sans le savoir, c est le début d une longue histoire avec cette montagne

Le tracé de Baston et le pilier ouest à droite
Le tracé de Baston et le pilier ouest à droite

Il ira au Baston..., au Baston
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filera des coups, prendra des gnons...
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Au pied du monstre
Au pied du monstre

la seconde longueur de la voie, plus que 32...
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5e longueur
5e longueur

L6
L6


home sweet home
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Mur de Céüse
Mur de Céüse


mur de Céüse
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Soleil couchant, que du bonheur!
Soleil couchant, que du bonheur!

Denis enchaîne Full gaz (L21)
Denis enchaîne Full gaz (L21)

La fissure Baston
La fissure Baston


Julox
Julox

Gypaète barbu, ou le passage clé de la voie
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denis sort le crux
denis sort le crux

rappel
rappel

beau bivouac au 24e relais
beau bivouac au 24e relais

bivouac 24
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Nico et Sébastien dans "Splatsch"
Nico et Sébastien dans "Splatsch"


nico ouvre L32
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Gaston
Gaston

nico
nico

Yo brother...
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ouf!
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Photo de famille au sommet
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la saga des rappels commence
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